Pierre, vous avez passé plus de 30 ans dans l’immobilier avant de fonder Moduleo : quel a été le déclic qui vous a poussé à tout quitter pour entreprendre dans le vélo-cargo, et comment votre regard de designer industriel a structuré ce projet dès le départ ?
Effectivement la vie m’a menée vers un métier entrepreneurial sans rapport avec ma formation de Designer automobile. Pour autant je suis resté en veille innovation notamment dans le domaine des mobilités.
Passionné par l’automobile et collectionneur d’anciennes, je n’ai pratiqué qu’un vélo loisir très occasionnel que j’ai souhaité étendre à mes trajets utilitaires quotidiens sans sacrifier la facilité de pilotage de mon VTT ni la sécurité, la praticité et le désire que peut procurer l’automobile.
Ce parcours professionnel sans lien avec le vélo se révéla être une force pour Moduleo dont le cahier des charges originel ne repose que sur des contraintes d’usage et de comportement dynamique. La technique n’est venue qu’en second temps répondre à ce cahier des charges sans aucun compromis.
Votre tricycle Moduleo a d’abord été imaginé pour un usage urbain et familial avant de se repositionner vers les professionnels agricoles et des espaces naturels : qu’est-ce qui vous a fait changer de cap, et qu’avez-vous appris de ce pivot sur les usages réels du vélo-cargo sur le terrain ?
Moduleo est d’abord venu répondre à mon propre besoin de mobilité urbaine avec tout les pièges que la ville nous réserve : bordures, chaussée dégradée, pavés et herbe glissants, files étroites, etc… C’est à l’occasion de salons vélos et de journées mobilités que j’ai pu rencontrer d’autres profils d’usage, plus excentrés, notamment un vigneron ou un sapeur pompiers rural qui ont déceler dans Moduleo des capacités d’accès à des terrains difficiles dans le cadre de leur travail. Ce fut le déclic, les applications sont là oû on ne les imagine pas ! Une qualité de l’innovateur réside dans l’acceptation de ce pivot d’usage afin de répondre à un marché aux besoins spécifiques. C’est ce que fait Moduleo en amenant le vélo cargo, collectivement percu comme urbain, vers les métiers en terrains naturels et difficiles. Cela nécessite de l’écoute et des ajustements produit permanents, par exemple avec une remorque porte civière pour l’accès aux victimes en forêt ou un système de fixation standardisé pour de l’outillage agricole existant.
Je ressens cet engouement pour une mobilité active dans un marché de niche ou le quad et le 4X4 sont une évidence, c’est encourageant et prometteur, pour autant il reste très compliqué de changer les habitudes, l’innovation a un coût que votre offre de valeur doit impérativement couvrir. Convaincre est un travail de longue haleine qui ne peut se faire que sur le terrain, chez le prospect qui doit vivre une expérience positive.
Moduleo suis l’adage : «L’essayer c’est l’adopter»
Concrètement, en quoi la configuration technique du Moduleo (moteur Valeo Cyclee 130 Nm, batterie 1 240 Wh, charge utile de 170 kg, largeur contenue à 80 cm, garantie 5 ans) répond-elle à des problématiques très spécifiques des agriculteurs, gestionnaires d’espaces verts ou acteurs du tourisme outdoor ? Pouvez-vous nous raconter un cas d’usage marquant ?
Le travail en zones naturelles nécessite puissance, motricité, maniabilité, adaptabilité au terrain, robustesse et fiabilité pour un large panel d’usagers. Aujourd’hui aucune offre de mobilité active ne réunit l’ensemble de ces caractéristiques en plus de la modularité du chargement.
La solution Valeo, la plus coupleuse du marché et intégrant la boite automatique, apporte une facilité d’usage et d’entretien. Un mariage parfait avec l’architecture pendulaire brevetée du Moduleo qui abaisse le centre de gravité et met le vélo cargo rural à portée de chacun(e) en deux coups de pédales.
Chaque essai terrain est une expérience incroyable oû le testeur, d’abord dubitatif, redemande un tour avec un large sourire. Il n’y a pas UN mais DES cas d’usage marquants tellement ceux-ci sont variés et nouveaux : pompiers et Croix rouge belge devant accéder rapidement à la victime, l’INRAE, laboratoire agricole, convaincu en 5 minutes que leurs prélèvements peuvent enfin se faire à vélo, polyculteur Rennais qui transporte ses pommes et œufs, contrôle ses parcelles et suis son bétaille, me disant qu’il ne prend presque plus son quad, ostréiculteurs qui accèdent à leurs cultures par le sable humide sans bruit et sans odeur, un loueur côtier proposant des randonnées en terrains sableux et instable de manière inclusive… Chaque cas d’usage marque, toute la magie de Moduleo est là !
Vous produisez en petites séries dans un atelier à Loos, avec une ambition de durabilité forte : quels sont les défis industriels et économiques d’un tel positionnement (tarif à partir de 9 450 € HT, circuits d’approvisionnement, SAV…) et comment conciliez-vous exigence de qualité, réparabilité et viabilité économique ?
Dès l’origine le parti pris a été de produire avec une industrie disponible et maillée sur le territoire, à savoir une industrie métallurgique généraliste qui n’est pas spécialisée dans le vélo mais qui maitrise parfaitement la conception et l’usinage de pièces très variées. Un choix qui a dicté le design robuste et mécano boulonné par des sous ensembles facilement assemblables en micro atelier duplicable et par une main d’œuvre locale possiblement éloignée de l’emploi. Un parti pris «lowtech» offrant une maîtrise et une baisse d’empreinte de la chaîne de production ainsi qu’une facilité de réparation pour un vélo durable. Un modèle dit «d’usine distribuée».
Moduleo s’inscrit dans une vision globale de création de richesse locale et de souveraineté industrielle que nous avons perdu en cinquante ans.
Certes ce modèle se répercute sur le coût produit mais les leviers de compensation sont à notre portée :
modèle économique d’usage plus que de propriété
modèle du marché de la seconde vie qu’offre la durabilité
diffusion massive réduisant les coûts de production mais nécessitant de sortir du modèle artisanal par une scalabilité du process, ce à quoi nous travaillons .
Et enfin les externalités positives souvent ignorées que sont la création de valeur sociale par l’emploi local et les bénéfices économiques de santé liés à l’usage du vélo soit 5 milliards d’euros/an dont une partie revient en subventions sur l’achat d’un vélo cargo électrique.
Dans cette logique, mon rêve le plus fou, que la micro usine Moduleo puisse être dupliquée en zones excentrées au plus proche de l’usage et avec une revalorisation foncière des territoires délaissés, sous forme de tiers lieux par exemple.
Vous êtes impliqué à la Fabrique des Mobilités, dans une logique open source : en pratique, comment cette communauté influence-t-elle vos choix de conception et de modèle d’affaires pour Moduleo, et jusqu’où êtes-vous prêt à ouvrir vos données ou vos briques technologiques ?
Effectivement via l’Xtrême défi, la Fabrique des Mobilités initie un mouvement collectif en faveur des VELI, véhicules légers intermédiaires, qui sont en émergence. Pour être tout à fait honnête et au risque de vous décevoir, la mutualisation de pièces détachées spécifiques «hors étagère» reste un sujet complexe compte tenu des spécificités techniques de chaque VELI. En revanche la Fabrique promeut le développement de plateformes roulantes open source dites «skate Board» pouvant facilement recevoir toute sorte de carrosseries et aménagements spécifiques selon le souhait de chaque fabricant. C’est une idée très prometteuse de partage et mutualisation des coûts..
Le programme Xtrême défi permet par ailleurs de se retrouver lors d’évènements riches d’inspiration au regard des autres projets d’innovation et créant une émulation collective enrichissante.
Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution du marché du vélo-cargo utilitaire en milieu rural et naturel en France, et quelle place Moduleo aspire-t-il à occuper face aux véhicules thermiques légers et aux utilitaires électriques classiques ?
Plein de choses restent à imaginer. Mon tout premier prototype était en bois (au fond du garage pendant le confinement rire) sur la base d’une géométrie semi couché typée voiture, plus bas et plus aérodynamique avec une bulle pare brise, le principe pendulaire et modulable du Moduleo étant déjà posé.
Il y a autant de possibilités qu’il y a d’usages et d’usagers ! Ce qui est certain, c’est que le développement du vélo cargo passera nécessairement par une extension de son usage au delà des zones urbaines tandis que le développement des infrastructures cyclables prendra des dizaines d’années, les Pays bas ont mis 50 ans…
La règlementation devra donc évoluer en même temps que la technologie, notamment sur la limite de vitesse des vélos comme aux états-unis oû celle-ci est de 32km/h facilitant la cohabitation voiture/vélo.
C’est le cas notamment avec la technologie «chaineless» proposant un pédalier générateur alimentant un, voir deux moyeux moteurs : plus efficace, plus fiable, une architecture plus flexible. Hé bien cette technologie est désormais homologable en tant que vélo et pourrait à l’avenir équiper Moduleo.
La technologie pendulaire est également promise à un bel avenir puisque permettant de proposer des véhicules compactes à voie réduite sans sacrifier la vitesse en courbe notamment dans les catégories L7E tel que le tout récent Emotion.
Moduleo pourrait ainsi s’ouvrir à la catégorie des speedBike pour un usage élargi hors structure cyclable, mais selon une homologation plus contraignante.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui hésite à se lancer dans l’entrepreneuriat autour de la mobilité douce – et plus spécifiquement du vélo-cargo – à la lumière de votre propre aventure avec Moduleo, avec peut-être une erreur à éviter et une bonne pratique à adopter dès le début ?
Je pense qu’il est primordial de proposer une offre différenciante sur un marché de niche plutôt que sur un marché de masse saturé. L’acquisition client sera plus longue mais plus qualitative, quitte à revoir ses ambitions de croissance afin de maîtriser sa chaîne de valeur. L’offre produit doit se compléter de services dans un marché du vélo cargo ultra concurrentiel. Une erreur récurrente du profil technique (que je suis) tient dans pitch technique délaissant la valeur d’usage ainsi que sur une recherche du produit parfait qui ne l’est jamais. Faire simple et trouver son «produit minimum viable» permet de préserver ses ressources tout en crash testant rapidement auprès d’acheteurs potentiels. Enfin ne tombez jamais amoureux de votre produit mais de votre client.
Pour en savoir plus : https://moduleo-bike.com